L’eau, un dossier hautement prioritaire pour l’UE
- Source dievolkswirtschaft.ch
- Date : 2025-12-11
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L’Union européenne a mis en place de nombreuses stratégies et directives sur le thème de l’eau, mais elle voit déjà se dessiner des conflits d’objectifs.
En raison du changement climatique, la question de l’eau revêt un caractère politique, y compris au sein de l’UE, où elle s’affiche désormais comme une priorité. Il est vrai que le stress hydrique, en particulier, est en train d’augmenter en Europe, ce qui signifie que le besoin en eau y excède le volume disponible et que la qualité des eaux est dégradée. Certes, la situation dans l’UE est moins dramatique que dans d’autres régions du monde, mais plusieurs pays et zones d’Europe, principalement dans le sud et le sud-est, souffrent de plus en plus du manque d’eau, au moins une partie de l’année. Selon l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), le stress hydrique touche désormais environ 20% du territoire de l’UE et 30% de sa population[1]. Des projections montrent en outre que l’écart entre l’offre et la demande en eau va continuer de se creuser.
Un autre défi réside dans la pollution des eaux par les produits chimiques, les rejets des centrales à charbon ainsi que les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), difficilement dégradables et dangereuses pour la santé humaine. À ce jour, 77% des eaux souterraines d’Europe sont encore de bonne qualité, mais le principal danger pour les eaux de surface et la nappe phréatique provient de l’agriculture. C’est ce qu’indique un rapport de l’AEE[2], soulignant que la pollution de l’eau par les activités agricoles pourrait continuer à augmenter au cours des prochaines années et décennies. Cette pollution est aussi une cause du déclin de la biodiversité en milieux aquatiques: en 2021, seulement 38% des rivières, des lacs, des eaux de transition et des eaux côtières présentaient un bon ou très bon état écologique.
Le stress hydrique est également un facteur de coût qui pèse de plus en plus lourd. Ainsi, en 2022, la sécheresse en Europe a occasionné des dépenses totalisant 40 milliards d’euros, en raison de l’anéantissement des récoltes, entre autres. Quant aux crues de 2021, qui ont durement touché l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas, elles ont causé un préjudice de 44 milliards d’euros dans ces trois pays. La Commission européenne estime que la pollution par l’azote occasionne à elle seule des coûts économiques de l’ordre de 75 à 485 milliards d’euros par an[3]. Cette pollution résulte notamment des émissions des différentes industries vers les eaux de surface, souterraines et marines. En l’absence d’efforts suffisants pour protéger le climat ou s’adapter à ses évolutions d’ici la fin du siècle, la facture pourrait encore augmenter fortement, sachant que l’endommagement des infrastructures par les crues est un autre problème qui va en s’aggravant.
Un nouvel élan donné par la Commission européenne
L’eau est donc un dossier hautement prioritaire pour la commission von der Leyen II. La directive-cadre sur l’eau constitue le principal instrument mis en place par l’UE pour assurer la qualité de cette précieuse ressource. Introduite en 2000, elle fixait comme horizon l’année 2015 pour parvenir à des rivières, des lacs et des eaux côtières propres et écologiquement sains. Néanmoins, au vu de l’impossibilité d’atteindre les objectifs dans ce délai, l’échéance a été reportée à 2027.
Parmi les autres instruments mis en place pour la protection des eaux figurent le règlement européen sur la restauration de la nature, adopté en 2024, ainsi que la stratégie en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030 et le plan d’action «zéro pollution», sans oublier la directive sur la protection des eaux souterraines, la «directive inondation» et la directive sur l’eau potable.
On le voit, l’UE ne pèche pas par manque de mesures législatives dans le domaine de l’eau. C’est au niveau de leur concrétisation, et de la réalisation des objectifs, que se situe le problème. Plusieurs raisons l’expliquent: d’une part, la régénération des masses d’eau prend beaucoup de temps et, d’autre part, la mise en œuvre de la directive-cadre sur l’eau est, selon l’AEE, beaucoup trop lente – ce qui tient aussi à la prise en compte insuffisante des aspects liés à l’eau dans d’autres domaines d’action, du fait d’un manque de financement.
De leur côté, les industriels réclament une refonte complète de la directive-cadre sur l’eau en vue d’une meilleure conciliation des objectifs de protection de l’environnement et de durabilité avec leurs usages de la ressource hydrique. En octobre dernier, le Conseil de l’UE et le Parlement européen sont parvenus à un accord sur une proposition de directive visant à réviser et à mettre à jour les listes de polluants menaçant les eaux de surface et les eaux souterraines, tout en renforçant le cadre de la lutte contre les produits chimiques nocifs ainsi que la surveillance de l’application des prescriptions.
Une efficience accrue, une eau plus propre
En juin 2025, la Commission européenne a également présenté sa stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau. Celle-ci poursuit trois objectifs: premièrement, restaurer le cycle de l’eau, dont la perturbation est à l’origine d’une multiplication des inondations et des sécheresses; deuxièmement, renforcer la concurrence dans le domaine de l’économie de l’eau afin de promouvoir une utilisation plus efficiente de cette ressource; et troisièmement, garantir l’accès à une eau propre et abordable ainsi qu’à son assainissement pour tous. Dans l’ensemble, cette stratégie doit contribuer à l’avènement d’une société résiliente dans le domaine de l‘eau.
Comme la gestion de l’eau relève en principe de la compétence des États membres, la stratégie ne comporte pas de mesures à caractère contraignant, mais seulement des recommandations et des incitations, associées à des possibilités de soutien financier. Par ailleurs, la Commission européenne entend lancer un plan d’action pour la numérisation dans le secteur de l’eau ainsi qu’une stratégie de recherche et d’investissement en faveur de la gestion de la ressource hydrique. Dans cette optique, il est prévu que la Banque européenne d’investissement renforce son engagement financier dans le secteur de l’eau.
L’UE s’efforce aussi de faire une plus grande place à la question de l’eau dans ses relations extérieures, que ce soit en assurant des médiations lors de conflits autour de cette ressource ou en participant à des projets de coopération internationale ayant trait à l’eau, par exemple avec l’Inde et la Chine. Lancée en 2021, son initiative en faveur des infrastructures (Global Gateway) offre un potentiel d’intensification de la coopération avec des partenaires du monde entier en matière de gestion de l’eau, d’autant que c’est là un domaine où l’Europe est réputée très compétitive à l’échelle internationale.
Des conflits d’objectifs
Si la nécessité d’inscrire l’eau au rang des priorités de la politique de l’UE est unanimement admise, il existe des désaccords quant aux moyens à mettre en œuvre à cet effet. L’approche à adopter concernant les substances PFAS (surnommées «polluants éternels») est notamment sujette à controverse, car ces dernières sont souvent indispensables pour les technologies clés de la transition énergétique et ne peuvent pas être remplacées facilement.
Le renouvellement et le développement des infrastructures hydrauliques ainsi que l’adaptation du transport par voie d’eau à l’étiage représentent un autre chantier important. Vu les besoins de financement colossaux en matière d’infrastructures, les experts et le Parlement européen font pression pour que les investissements soient revus à la hausse dans le prochain budget de l’UE. Les milieux économiques réclament quant à eux des procédures d’autorisation accélérées, comme il en existe déjà dans le secteur des énergies renouvelables, ainsi qu’une suppression des entraves bureaucratiques freinant la commercialisation des innovations.
Les prochaines années s’annoncent difficiles pour l’UE, qui devra trouver un équilibre entre la durabilité environnementale, les vastes besoins d’approvisionnement en eau et les exigences de divers secteurs économiques. Elle aura très certainement du mal à concilier tous ces objectifs.
Bibliographie :
Agence européenne pour l’environnement (2024). Europe’s state of water 2024 – The need for improved water resilience, rapport 07/2024 de l’AEE, 24 janvier.
Commission européenne (2025). Stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau, COM(2025) 280 final. Bruxelles, 4 juin.
Pr Olaf Wientzek.
