Afterres2050 : Le scénario. Edition 2026

L’édition 2026 du scénario Afterres2050 prolonge un cadre prospectif élaboré dès 2011 et actualisé en 2016, sans en modifier les fondements méthodologiques. Le rapport s’inscrit dans une logique de sobriété, d’efficacité et de recours aux ressources renouvelables, s’appuyant sur les démarches négaWatt et négaMat, et mobilisant une vision d’ensemble des systèmes agricoles, alimentaires et énergétiques. Il ne propose pas une trajectoire prescriptive, mais un cadre destiné à tester la cohérence d’un système compatible avec les limites écologiques, les objectifs climatiques et les enjeux sanitaires.

Le scénario s’appuie sur le modèle systémique d’utilisation des terres (MOSUT), conçu pour articuler les usages du sol aux capacités réelles d’un territoire. Le modèle ajuste l’« offre » (l’ensemble des productions agricoles, des cheptels, des bilans d’approvisionnement et des flux de biomasse agricole et forestière) et les « demandes à satisfaire » (les besoins alimentaires des populations et des cheptels ainsi que les besoins en bioressources, notamment pour les matériaux et les bioénergies).

Nouveauté majeure de cette édition, la logique des « 4F » est élargie à celle des « 6F » — Food, Feed, Fiber, Fuel, Forêts et Fertilité des sols. Cet élargissement témoigne d’une volonté d’intégrer les enjeux de la santé globale. Il ne s’agit plus seulement de nourrir, mais de préserver les fonctions régulatrices des écosystèmes. L’intérêt du modèle réside dans sa fonction de mise en visibilité des arbitrages et des interdépendances : chaque calorie produite ou chaque mètre cube de bois prélevé est mis en regard de son impact sur la fertilité à long terme et la résilience climatique.

À partir de cette logique, le scénario propose une réorganisation profonde des usages. La limitation de l’artificialisation, l’augmentation progressive des surfaces forestières et la diversification des cultures maintiennent la sécurité alimentaire et l’autonomie protéique. Le développement du maraîchage, des jardins et des cultures légumières, relocalisés autour des bassins de consommation, illustre la combinaison de relocalisation et de sobriété.

Toutefois, ce déploiement fait apparaître un point de tension majeur : celui de l’eau. Si le scénario prône une gestion sobre, le déplacement de la production vers le maraîchage et les légumineuses maintient une pression hydrique forte.

Afterres2050 ne masque pas ce paradoxe mais l’intègre comme une contrainte structurante, imposant une gestion par bassin versant plutôt qu’une simple optimisation technique de l’irrigation. Dans les agrosystèmes, la fertilité du sol et la gestion des nutriments sont pensées de manière bouclée, avec un souci particulier pour le phosphore, tandis que la sylviculture privilégie désormais une diversité fonctionnelle face au risque croissant de dépérissement forestier.

Autre rupture significative de l’édition 2026 : l’intégration complète de la façade maritime via le concept de « pêchécologie ». Le scénario rappelle que la mer ne peut pas être le simple exutoire des limites terrestres. En ciblant des espèces de bas niveau trophique et en privilégiant une pêche côtière diversifiée, Afterres2050 aligne la gestion des ressources halieutiques sur ses principes de sobriété. Cette approche récuse l’illusion d’une compensation par l’aquaculture intensive, soulignant que la transition doit être globale, du bassin versant jusqu’au plateau continental.

La logique de réorganisation s’applique également aux régimes alimentaires et à l’élevage. Les besoins nutritionnels et sanitaires guident les trajectoires, avec une réduction drastique des pertes et un rééquilibrage entre protéines animales et végétales. Le redimensionnement des cheptels (notamment une baisse significative de l’élevage hors sol) et la généralisation des pratiques agroécologiques maintiennent l’autosuffisance.

C’est ici que le scénario pose ses questions les plus complexes en termes d’acceptabilité sociale. Bien que présenté comme graduel, le passage à un régime « à dominante végétale » suppose une transformation culturelle profonde. Le rapport l’aborde par le prisme de la santé publique (réduction des maladies métaboliques), transformant une contrainte environnementale en un bénéfice social tangible.

Enfin, la production d’énergie et de matériaux s’inscrit dans la logique de convergence avec le scénario négaWatt : méthanisation agroécologique, matériaux biosourcés et agrivoltaïsme sont déployés simultanément. Dans tous les cas, les trajectoires sont pensées comme réversibles et adaptables, illustrant la capacité du scénario à intégrer l’incertitude durable.

L’apport central d’Afterres2050 réside dans ce déplacement du cœur de la réflexion : on ne cherche plus à optimiser l’offre pour satisfaire une demande infinie, mais à transformer la demande pour respecter les limites du vivant. Le scénario ne cherche pas à décrire un futur probable, mais à rendre lisibles des futurs conditionnels. Sa force pour la prospective réside dans la double temporalité qu’il propose : des adaptations structurelles de long terme et des mesures organisationnelles « sans regrets » de court terme permettant d’absorber les aléas climatiques. Ainsi, Afterres2050 constitue moins un plan d’action qu’un outil d’objectivation des arbitrages. En rendant visibles les marges de manœuvre et les points de rupture (comme sur la viande ou l’eau), il structure le débat stratégique nécessaire à la transition. Sa portée réside dans cette capacité à transformer une complexité systémique intimidante en un référentiel commun apte à orienter l’action publique.

Couturier Christian, Afterres 2050. Le scénario. Édition 2026, Solagro, novembre 2025, 68 p.

Voir le rapport.

Par Delauny Gabrielle.