Alger - Ankara : un nouvel axe stratégique en Méditerranée

Introduction

Les relations algéro-turques continuent de connaître un développement remarquable, s'appuyant sur l'Accord d'amitié et de coopération signé en 2006, celui-ci a jeté les bases d'un partenariat stratégique croissant entre les deux pays.[1]

Ce rapprochement s'est encore accéléré depuis l'arrivée au pouvoir du président algérien Abdelmadjid Tebboune, et ce, grâce à une concertation politique renforcée et à une coopération économique et diplomatique élargie, témoignant d'une volonté commune de bâtir un partenariat équilibré et durable.

Dans un contexte régional particulièrement complexe, où les enjeux énergétiques se mêlent aux tensions géopolitiques sur de multiples fronts, la visite du président algérien en Turquie qui s’est déroulée du 6 au 8 mai 2026 marque une nouvelle étape dans les relations bilatérales.

Avec l'augmentation du volume des échanges commerciaux, la croissance des investissements turcs sur le marché algérien et l'élargissement de la coopération entre les deux pays, se dessinent les contours d'un nouveau partenariat orienté vers une intégration économique plus poussée.[2]

Toutefois, cette initiative soulève simultanément des questions fondamentales quant à la capacité des deux parties, à transformer cette dynamique, en un modèle créateur de valeur ajoutée réelle pour chacune d'elles, dans un contexte de transformations économiques mondiales accélérées.

Le passage d’une relation traditionnelle à un partenariat stratégique.

Pourquoi cette visite est-elle si importante ? Elle revêt une double signification politique et économique, il s'agit de la troisième visite du président algérien en Turquie depuis 2019, témoignant de la dynamique politique soutenue entre les deux pays, et d'un engagement mutuel à renforcer les canaux de communication directe entre leurs dirigeants.[3]

L'Algérie poursuit aujourd'hui une diplomatie plus dynamique et pragmatique, fondée sur la diversification des partenariats internationaux, tout en s'ouvrant aux puissances régionales émergentes qui jouissent d'une marge d'indépendance dans la prise de décision politique.

Mais surtout, cette visite marque le lancement du Conseil de coopération stratégique, une étape institutionnelle qui fait passer les relations bilatérales traditionnelles à un niveau plus structuré. Il a comme fonction d’organiser des réunions régulières aux niveaux présidentiel et gouvernemental, ainsi qu'un suivi continu de la mise en œuvre des accords.[4]

En diplomatie, ledit Conseil est généralement utilisé par les pays qui envisagent leur relation comme un partenariat stratégique à longue échéance, et non comme une simple coopération économique ou commerciale.

La phase précédente de ces relations reposait sur la coopération diplomatique et les échanges symboliques, avec des investissements et une intégration économique relativement limités. Cependant, les transformations du système international ont incité les deux pays à réévaluer leurs priorités, et à rechercher des formes de coopération plus approfondies et plus efficaces.

Cette relation s’est consolidée par une diversification et une orientation vers des secteurs stratégiques tels que l'énergie, l'industrie, la technologie et la défense, où l'Algérie s'efforce de diversifier ses partenaires militaires.[5]

Lors de son discours au forum, le président turc a affirmé que la Turquie est le premier investisseur étranger en Algérie hors hydrocarbures, et il a exprimé son souhait de porter les investissements de son pays à dix milliards de dollars.[6]

La volonté politique des dirigeants des deux pays a également contribué à l’accélération de ce processus, grâce à la mise en place de mécanismes de coordination institutionnelle, et à la signature d'accords bilatéraux visant au renforcement de la coopération dans la durée, passant d'un partenariat conjoncturel à structurel.[7]

Un partenariat dans un contexte de transformations mondiales rapides.

Malgré les défis liés à l'inflation et aux taux d'intérêt élevés, l'économie turque continue de faire preuve d’une résilience et d’une capacité à maintenir son dynamisme productif et commercial, cela fait d'Alger un partenaire stratégique important pour Ankara.[8]

À cet effet, il apparaît clairement que le véritable enjeu réside non seulement dans l'augmentation du volume des échanges mais, aussi dans leur nature et leur orientation – c'est-à-dire, dans la capacité de ce partenariat à induire une transformation structurelle de l'économie algérienne, en la faisant passer d'un modèle principalement axé sur les importations à celui basé sur une production locale créatrice de valeur ajoutée.

Cette situation renforce la portée de la coopération algéro-turc.[9] L’Algérie cherchant à diversifier ses partenaires en bénéficiant de l'expertise industrielle turque, tandis que la Turquie la considère comme un fournisseur d'énergie majeur dans une région vitale, de ce fait, la nécessité s'est imposée de bâtir un partenariat capable de générer des gains tangibles pour les deux parties.

Malgré cette diversité de sujets, la question énergétique demeure donc le point le plus sensible de cette visite, compte tenu des perturbations manifestes sur les marchés mondiaux du pétrole et du gaz et des inquiétudes renouvelées quant à l'impact direct des conflits régionaux sur les chaînes d'approvisionnement.

L'Algérie est devenue un acteur clé dans l'équation de sécurité énergétique turque et l’un des principaux fournisseurs de gaz naturel à ce pays, ce qui contribue à soutenir et à stabiliser le système industriel turc.[10] Ankara a signé un accord d'importation de gaz algérien et son gouvernement souhaite le renouveler avant son échéance en 2027.[11]

Les enjeux régionaux constituent un autre aspect essentiel des relations bilatérales, en raison de la présence turque dans les contrées qui relèvent de la sécurité nationale algérienne, à savoir, la coordination croissante entre les deux pays sur les sujets d'intérêt commun, nommément, au Sahel et en Libye.[12]

Le rôle de la Turquie dans ce secteur a récemment fait l'objet de questions parmi les élites algériennes, d'autant plus que l'expansion d'Ankara a transcendé les sphères politiques et économiques, pour prendre une dimension sécuritaire claire qui se manifeste par la fourniture d'armements de pointe à l'armée malienne, précisément, les drones Bayraktar.[13]

Des perspectives prometteuses pour un équilibre durable ?

La consolidation de ce partenariat, notamment, la diversification des capitalisations vers des secteurs d'avenir tels que les technologies et les énergies renouvelables passe nécessairement par un engagement dans le capital humain à travers l'éducation et la formation.[14]

De surcroît, le renforcement de la transparence et la création de zones industrielles communes associant investissements turcs, ressources algériennes et main-d'œuvre locale à travers l’élaboration de cadres juridiques clairs, assureront une relative stabilité économique de l’Algérie, cette transformation témoigne d'une prise de conscience croissante de part et d'autre.

Cependant, ces progrès, bien que significatifs, ne garantissent pas automatiquement un équilibre des intérêts, et la réussite de cette démarche reste tributaire de la capacité de chaque partie à maximiser ses gains sans nuire à l'autre.

Dans un monde économique marqué par l'accélération des mutations géoéconomiques, cette collaboration acquiert donc une dimension stratégique supplémentaire. Elle offre à l'Algérie l'opportunité de diversifier son économie, en bénéficiant d’une expertise industrielle de pointe, tout en conférant à la Turquie une porte d'entrée privilégiée vers les marchés africains.

Concernant la possibilité de parvenir à un équilibre mutuellement avantageux, cela est possible mais, sous certaines conditions. Il s'agit particulièrement de développer des cadres réglementaires, ainsi qu’une nécessité pour la Turquie de s’adapter aux spécificités du marché algérien, en dépassant la logique du profit immédiat.

Conclusion

Cette visite intervient à un moment où l'ordre international est en pleine fluctuation, spécifiquement, en raison des turbulences croissantes au Moyen-Orient, affectant sérieusement la transition énergétique mondiale et incitant de nombreux pays à réévaluer leurs priorités.

Néanmoins, les enjeux d'un rapprochement stratégique fécond dans le contexte actuel, soulèvent certaines interrogations, surtout, celles qui concernent l’équilibre de cette coopération qui requiert un transfert de technologies, le développement d’une main-d'œuvre efficace et des activités d'exportation conjointes, permettant ainsi une véritable harmonisation d’intérêts afin d’éviter une relation inégale qui reproduirait la dépendance économique sous une nouvelle forme.

La synergie des atouts des deux pays – l'expertise industrielle de la Turquie jumelée aux ressources énergétiques, à la position géographique et au marché prometteur de l'Algérie –peut permettre la création d'un puissant pôle économique et stratégique méditerranéen, à condition d'être mise en œuvre dans le cadre d'une perspective axée sur la diversification et l'intégration.

Notes :


[1] https://www.mfa.gov.tr/relations-entre-la-turkiye-et-l-algerie.fr.mfa

[2] https://lematindalgerie.com/investissements-turcs-en-algerie-un-partenariat-massif-mais-peu-transformant/

[3] https://www.africanews.info/fr/?p=5111

[4] https://lalgerieaujourdhui.dz/alger-ankara-un-partenariat-en-pleine-expansion/

[5] https://www.aa.com.tr/fr/politique/erdogan-la-turquie-et-lalg%C3%A9rie-sengagent-%C3%A0-renforcer-la-coop%C3%A9ration-dans-le-domaine-de-lindustrie-de-la-d%C3%A9fense-/2589788

[6] https://algerie-eco.com/2026/05/07/lalgerie-et-la-turquie-visent-10-milliards-de-dollars-dechanges-commerciaux/

[7] https://www.agenceecofin.com/actualites/1105-138347-l-algerie-et-la-turquie-conviennent-de-faire-evoluer-leur-cooperation-multisectorielle

[8] https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/en-turquie-leconomie-reste-resiliente-malgre-la-derive-autoritaire-2187994

[9] https://algeriebrevesnews.dz/algerie-turquie-partenariat-economique-de-premier-rang/

[10] https://maghrebemergent.news/fr/marche-turc-du-gnl-lalgerie-tient-tete-aux-etats-unis/

[11] https://algerie-eco.com/2026/05/08/gnl-la-turquie-veut-prolonger-son-accord-avec-lalgerie-et-augmenter-ses-importations/

[12] https://www.lesoirdalgerie.com/actualites/alger-rappelle-certaines-lignes-rouges-47576

[13] https://www.aa.com.tr/fr/afrique/le-mali-recoit-une-vingtaine-de-drones-dont-des-drones-de-marque-turque/3100741

[14] https://www.algeriainvest.com/fr/premium-news/energies-renouvelables-une-delegation-turque-explore-des-opportunites-dinvestissement

Par LACEB Ferhat. Docteur en histoire militaire et études de défense (Université de Montpellier 3).